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La nouvelle vague verte en Bulgarie

Radosveta Krastanova: Ecologie et contestation: la nouvelle vague verte en Bulgarie

Ecologie et contestation: la nouvelle vague verte en Bulgarie

Radosvetta Krestanova

Nouvelle université bulgare, Sofia

La démocratie doit être convulsive ou elle n’est pas[1].

Par sa définition même l’écologie est contestataire dans le sens qu’elle s’oppose à des pratiques et politiques établies qui menacent non seulement l’équilibre naturel mais également la survie de l’humanité. Les pratiques et les politiques qu’elles mettent à l’ordre du jour exigent un effort durable pour repenser l’organisation du contexte social, économique et politique afin d’instituer de nouveaux principes et priorités. Comme philosophie et comme pratiqie politique la protection de la nature est déterminée par un enjeu considérable – pour préserver la vie il faut responsabiliser les mentalités et les conduites et par là - responsabiliser les politiques. Cet enjeu est inséparable d’un autre, non moins important – la prise de conscience doit se faire le plus vite possible étant donné que certaines ressources sont non-renouvelables et certaines évolutions – irréversibles. L’écologie serait donc par nature radicale car centrée autour de la conservation de la vie et par nature morale car la conservation de la vie est l’unique valeur incontestable. De là découle le caractère nécessairement ambivalent de toute action ou activité écologiste réunissant la contestation et l’affirmation.

Ceci dit, notre réflexion sera concentrée autour de deux questionnements importants, à savoir : 1) les mouvements et initiatives à vocation ecologiste en Bulgarie les deux dernières années seraient-elles nécessairement et uniquement contestataires et 2) sinon, quelles sont les affirmations qu’elles véhiculent et les tendences qu’elles révèlent ?

La situation – actualité(s) et continuité

Les cinq dernières années la Bulgarie a perdu plus de patrimone naturel en terme de relief et de biodiversité que les vingt années précédentes. La libéralisation de l’économie, l’absence de politique adéquate en matière de défense de la nature et de développement du tourisme ont conduit à la déforestation d’une partie considérable des montagnes et à la bétonnisation massive du littoral de la Mer noire. La bonne nouvelle est qu’en Bulgarie il y a déjà un mouvement écologique important. Qui plus est, le mérite appartient presque entièrement à l’engagaement des citoyens. S’inscrit-il dans une continuité?

La première vague verte en Bulgarie remonte à la fin des années 1980 , époque où le régime totalitaire était déjà un colosse sur des pieds d’argile. Elle réunissait des intellectuels et des artistes de rénom et visait très clairement des changements politiques. Pourtant, vu les specificités de l’état communiste, ce groupe jouissant d’une influence importante parmi les citoyens des grandes villes n’a pas réussi à ce transformer en mouvement national. Ses révendications, basées sur les droits fondementaux de l’homme s’inscrivaient dans un contexte plus large relevant de la shère du politique et du social. La plupart des participatns dans cette première vague sont toujours sur la scène publique. L’un d’eux – ex-maire de Sofia, est fondateur et président du premier parti vert bulgare Zelena partija orienté vers la gauche, un autre – ancien député de droite, est actuellement en tête du mouvement national Ecoglasnost – le nom se référant avec nostalgie aux temps révolus de la pérestroika où le mouvement du même nom a joué un rôle considérable pour la chute du régime communiste en Bulgarie.

Et pourtant, l’effervescence d’initiatives écologistes à laquelle on assiste ces deux dernières années se situe dans un contexte différent: à l’extérieur – libéralisation des marchés à l’échelle mondiale et élargissement de l’Union europeénne, à l’intérieur – des problèmes drastiques liés au fonctionnement du système judiciaire, aux brèches dans la législation transposant le droit communautaire littéralement et sans trop d’imagination, à la corruption pratiquée à tous les étages du pouvoir et dans tous les domaines de la vie, à l’arrogance des nouveaux riches – façon trop euphémique pour désigner les mafieux  “à la bulgare”, au manque de capacité et souvent - de bonne volonté de la part du pouvoir exécutif pour exercer un contrôle strict et compétent, et last but not least – à l’absence d’une société civile forte et consciente de son rôle et des ses droits. Ce contexte favorise des pratiques qui sont non seulement aux dépens de la nature mais qui sapent la confiance des citoyens dans les institutions et les partis politiques traditionnels tout en mettant en cause la légitimité de la démocratie représentative.

La contestation – pratiques, acteurs, motivations

La date est 16 fevrier 2007. Un groupe de jeunes gens en pyjama se sont réunis devant le Palais de la culture à Sofia et au bout d’un certain temps se dirigent à pied vers le Parlement. Ils se font escorter par des agents de police qui à chaque instant deviennent de plus en plus nombreux. Les manifestants portent les slogans Défilé des fous naturels et Devinez qui est le fou? Repoussés et chassés de la place devant l’Assemblée nationale sous prétexte de perturber l’ordre public, ils continuent leur chemin vers le bâtiment central de la Télévision nationale. Arrivés sous les fenêtres de la Télé, ils commençent à crier tout en affichant des slogans et des inscriptions. Le plus grand  média bulgare se montre assez prudent – personne ne sort du bâtiment ni ne donne signe de vie. Petit à petit l’ambiance se détériore, des escarmouches verbales entre les protestants et la police ont lieu suite à quoi et à la grande surprise des manifestants pourtant pacifiques, deux filles et deux garçons sont arrêtés après avoir été bousculés et injuriés par les agents de l’ordre public. Le jour suivant ils seront liberés non sans quelques problèmes et amendes administratives.

Le défilé des fous naturels est provoqué  par la décision du Conseil des ministres de la Bulgarie de réexaminer une partie considérable des zones protégées qui  - selon des critères exclusivement scientifiques - doivent être inclues dans le réseau européen NATURA 2000. Parmi ces zones figurent des territores emblématiques pour les bulgares, situés exclusivemant sur le littoral de la Mer noire et dans les montagnes (les pyramides de Melnik, les plages de sable d’or dans la partie nord de la côte, la région Irakli- Emine etc.). Il est à noter qu’en revanche dans cette liste ne figurent pas les forêts de l’ex-premier ministre Siméon de Saxe Kobourg-Gotha et une zone dans la plus grande montagne alpêstre bulgare – Rila, où des firmes appartenant à des gens proches au pouvoir projettent de construire une hyperstation de sports d’hiver. Tous les sites classés pour être précisés font objet d’un intérêt exceptionnel de la part d’investisseurs et de promoteurs immobiliers. Dans son avertissement pour la presse le premier ministre Serguei Stanichev déclare que « Seront exclus du réseau des agglommerations urbaines ainsi que de telles disposant déjà d’un plan détaillé d’aménagement du territoire et […] des sites qui sont prioritaires pour l’intérêt public[2]. »  L’ambiguïté de la dérnière formule ne prête pas uniquement à rire.

« La première grande promenade des fous naturels et le Carnaval “Devinez qui est le fou? ” n’étaient ni protestation ni meeting, c’était un acte symbolique démontrant que c’est nous qui sommes les fous, nous qui aimons notre pays et qui n’évaluons pas en devises le mètre carré. » Selon les citoyens le gouvernement bulgare « composé de gens intelligents et normaux » aurait fait preuve de courage face à « la nature bulgare réputée féroce et sauvage ».  « Mais nous, on est des fous de nature – continuent les citoyens -  et on doit défendre notre réputation. L’union des fous naturels révendique que soient respectés ses droits en tant que minorité dans le pays et qu’une réserve lui soit accordée pour y exercer son droit de vivre normalement ou de s’éteindre tranquillement comme une rare espèce en voie de disparition.»

L’événement a pleinement joué son rôle. Le lendemain, tous les medias importants se sont fait l’écho du slogan: Protestation des fous naturels. La protestation a attiré non seulement l’attention de l’opinion publique; elle a révélé également la capacité et la créativité des défenseurs de la nature bulgare dans une manifestation d’inspiration et de réalisation purement citoyennes. On ne peut pas nier que cette inspiration se situe dans les charnières d’une continuité. Elle révèle également des tendences nouvelles.

Qui sont ces citoyens ? Comment y sont-ils arrivés ? Il est vrai que parmi eux, on voit des représentants de certaines des plus grandes ONG écologiques bulgares mais ces dernières sont également réputées ne pas être capables d’organiser un événement de telle envergure. Passons la parole à quelques-uns des participants:

« Tout le monde a vu les territoires qui ont été exclus du réseau écologique – ce sont des territoires qui sont sous la houlette de UNESCO, des réserves naturelles, des parcs nationaux. Je ne sais pas qui ils s’imaginent tromper de cette façon. Je ne suis pas persuadé que cette protestation aboutisse à quelque chose, mais ce qui importe, d’après moi, c’est qu’on ne laisse pas tomber la cause et qu’on essaie d’attirer le plus de citoyens possible. Cela pourra peut-être amener à quelque chose.”

« Mon espoir est dans l’Union européenne , mais c’est une arme à double tranchant parce que celui qui risque d’être pénalisé et de se voir infliger des amendes sera le peuple bulgare, et non les investisseurs. Ils ]l’union] vont bloquer les fonds structurels, vont infliger des sanctions à l’Etat, et cela va complètement occulter l’effet positif des changements », ajoute une fille, un scotch noir sur la bouche.

« Nous sommes les fous, du moins selon ceux qui pensent que la nature est seulement pour des singlés. Nous nous attendons à ce que le Conseil des ministres commence à réfléchir et à agir avec plus de promptitude afin qu’il inclue les autres territoires dans le réseau. Le vrai problème, ce sont ceux qui se tiennent derrière les politiciens », déclare un autre protestant.

Les espoirs dans l’union européenne sont accompagnés d’une amertume mal déguisée envers les représentants du pouvoir. Les propos des citoyens mettent en avant des préoccupations d’ordre ethique où protection de la nature rime avec responsabilité politique et respect  de la loi. Etant donné que pour la majorité des Bulgares la nature est un des rares symboles nationaux toujours vivants, il est logique que celle-ci soit devenue le point de concentration de problèmes divers convergeant dans l’idée de défense de l’intérêt général. Cette idée a trouvé son incarnation parfaite dans le cas Irakli.

Le début : le cas Irakli

En effet, il faut revenir une année en arrière lorsqu’un petit groupe de jeunes lancent la campagne  Da spassim Irakli (Sauvons Irakli). Le golfe d’Irakli près du cap Eminé est devenu le symbole de ce nouvel engagement et de ce nouveau mode de pensée en «vert ».  Irakli se trouve là où le Balkan touche la Mer noire en formant une côte élevée rocheuse avec un sable d’or et une nature encore vièrge. Depuis des temps reculés cette côte romantique est l’endroit favori pour faire du camping en pleine nature de générations de Bulgares. Mais voilà que des idées de bétonnisation de cet endroit ont apparu, l’un des rares qui soit resté à l’écart de l’urbanisation rapide de la côte bulgare. . « Tout a commencé quand une jeune fille et un garçon ont lu sur Internet qu’il y avait un projet de construction de cinq complexes touristiques à Irakli., raconte Yordanka Dineva, écologiste de formation et coordinateur de la campagne Za da ostane priroda (For the Nature). « Ils en ont informé leurs amis et leurs connaissances, les organisations de protection de la nature et c’est ainsi que l’idée de protestation est née . Lorsque j’ai vu sur Internet que l’on vend déjà des appartements du futur village de vacances “en vert” je me suis dit qu’il fallait réagir. D’autres pensaient comme moi et nous avons commencé nos actions pour mobiliser les gens. »

La campagne qui commence par des centaines de demandes d’accès à l’information adressées au ministère de l’Еnvironnement et des Eaux aboutit à la désobéissance citoyenne. C’est pour la première fois en Bulgarie qu’on a vu des gens se mettre devant les bulldozers. Les bulldozers se sont retirés alors que le Ministère s’est vu contraint à imposer un moratoire d’un an sur tous les projets de construction sur ce site. De nombreuses actions et événements ont précédé cette décision ministérielle.

Le 24 juin 2006 les défenseurs d’Irakli ont organisé une fête musicale qui a réuni 8000 personnes dans le parc Borissova gradina à Sofia, où les adultes côtoyaient les élèves et les étudiants et où les écolos professionnels se mêlaient aux professionnels de la musique, du cinéma et du théâtre. Lors de cet événement a été lancée une pétition pour la protection de la côte de la Mer Noire qui a collecté en un jour seulement environ 6000 signatures. Cette pétition, accompagnée d’une autre visant la protection de toute la nature bulgare et destinée à servir de baromère de l’opinion publique a été déposée auprès du président de l’Assemblée nationale et au Parlement européen, après avoir recueilli plus de 50 000 signatures.

D’autres initiatives ont suivi: une grande protestation contre la bétonnisation sous l’enseigne « Arrêtons le terrorisme immobilier », qui a été soutenuе par des manifestations similaires dans quelques grandes villes en Bulgarie et dans d’autres pays européens, dont Amsterdam. Les défenseurs de la nature ont offert comme cadeau de Noël aux ministres des arbrisseaux de sapin d’un espèce très rare, en les invitant à les planter personnellement et à en prendre soin pendant qu’ils grandissent.

La campagne NATURA 2000

La décision ministérielle d’exclure la moitié des territoires du réseau NATURA 2000 a déclanché une véritable vague d’initiatives dont la plus importante est la campagne NATURA 2000 réunissant des étudiants des plus grandes universités de Sofia, des écologues et des experts. Chaque jeudi depuis déjà huit mois, ils siègent en permanence devant l’entrée du bâtiment du Conseil des ministres, faisant preuve d’une perséverense rémarquable, pour demander une justification des critères selon lesquels le conseil a exclu du réseau des zones prioritaires pour le développement durable de la Bulgarie. Les jeunes se sont donné la peine d’évaluer en euro les pertes probables en matière de fonds structurels au cas où la Commission européenne déciderait de saisir la Cour de Justice pour violation de ses directives. Leurs manifastations sont thématiques, réunies autour d’une idée directrice et faisant appel à la conscience non seulement des membres du cabinet mais aussi à celle des citoyens ordinaires. Ainsi ont-ils collectés des dons en centimes, pour « anticiper » les sanctions conséquentes prévues par l’Union européenne, et qui sortiraient de la poche des contribuables bulgares. Ensuite ils ont versé la somme collectée à la Banque nationale sous forme de donation de la part des citoyens pour l’Etat bulgare en incitant ainsi les décideurs d’agir d’une manière plus raisonnable et conforme à leurs hautes responsabilités. Ces initiatives ont servi également de campagne publicitaire et d’information pour NATURA 2000, étant donné que ni les citoyens, ni les représentants des institutions publiques ne connaissaient les principes et le sens du réseau.

L’ effet de la convergence – la coalition Za da ostane priroda (For the Nature)

Ces initiatives citoyennes ont tout naturellement convergé vers la création d’une coalition qui a réuni les plus grandes ONG écologiques, des facultés et des universités (dont la plus ancienne et la plus grande en Bulgarie – L’université de Sofia Clément d’Ochrid) , des Instituts de l’Académie bulgare des sciences, des initiatives et groupes citoyens, des associations civiles locales, des associations professionnelles dont l’Association des chasseurs et des pêcheurs et même des représentants du business touristique effrayés par la vague de constructions sauvages qui dévaste le littoral de la Mer noire et des régions entières dans les montagnes. Cette coalition portant le nom Za da ostane priroda (For the Nature[3]) a su mobiliser un énorme potentiel citoyen qui a eu pour corollaire la campagne pour la sauvegarde du parc national Strandja - un événement qui certainement va faire date dans l’histoire “verte” de la Bulgarie.

Strandja est le plus grand territoire protégé des Balkans, déclaré un des cinq sites naturels les plus importants dans la liste de l’UNESCO en 1992. Or, la justice bulgare en a décidé autrement. Le 29 juin 2007 le Conseil d’Etat de Bulgarie a décidé de lever le statut de zone protégée du parc, suite à la décision de la Cour suprême qui a déclaré sa nullité. La Cour répondait ainsi favorablement à une demande d’un grand investisseur, Krash 2000, spécialisé dans la construction de villages de vacances. Krash 2000 a déjà vendu quelque 90 appartements de cette future résidence balnéaire appelée Golden Pearl (La Perle d’or) et construite sur le territoire de parc, sans que les autorités locales l’obligent à en geler le chantier et malgré les nombreux avertissements des organes du pouvoir central.

La réaction des citoyens a été immédiate: des centaines de gens, informés par e-mails, SMS ou tout simplement par la rumeur, se sont organisés pour agir. Un des carrefours au centre de la capitale a été spontanément envahi et bloqué pendant une demi-heure par de jeunes sofiotes. Personne ne connaissait les organisateurs, l’organisation se formait horizontalement et spontanément. Les slogans « A Dubaï, on fait du désert un paradis. Dans notre chère patrie, au contraire, on fait du paradis un désert », « Strandja n’est pas à manger » et « Strandja n’est pas à vendre » alternaint avec des chansons populaires et mobilisantes tel l’hymne national de la république.

Des protestations parallèles s’auto-organisent dans six grandes villes du pays – Plovdiv, Bourgas, Varna, Rouisse, Stara Zagora, Pernik.  Le réseau tissé par l’initiative Sauvons Irakli s’еst transformé en toile. Un mécanisme de mabilisation se met en marche faisant preuve de l’émergence d”une nouvelle forme de lien associatif. Les manifestations se sont soldées par 38 arrestations pour perturbation de l’ordre public. Parmi les arrêtés se sont retrouvés même des adolescents. Le jour suivant le bloggeur Mikhaïl Bozgounov qui a eu l’imprudence de relayer les adresses de sites de pétition pour la sauvegarde de Strandja est convoqué au commissariat central de Sofia où lui est expliqué qu’il mène des actions visant à déstabiliser l’ordre public ce qui représente un délit. Le bloggeur s’est vu dresser un procès verbal et a dû signer un engagement d’abstention de publications de cette nature.

Réactions et influences

La pression publique a fait réagir non seulement le pouvoir exécutif. Le parlement bulgare a adopté au bout de quelques semaines un texte qui légalisait les arrêtés, les ordonnances et les autres décisions législatives conférant un statut de territoire protégé à des sites naturels et rendant dorénavant impossible toute contestation à ce sujet. Il n’en reste pas moins que le pourcentage des réserves naturelles et des zones protégées s’élève à moins de 5 % du territoire du pays disposant d’une biodiversité et d’une richesse du relief qui font rêver des pays moins bien lotis.

La campagne Sauver Strandja a eu d’autres répercussions, plus importantes encore : elle a collecté près de 10 000 signatures; 140 intellectuels et artistes célèbres ont soutenu le projet. Qui plus est, elle a mobilisé à l’extrême l’opinion publique. Selon un sondage réalisé par Le Centre national d’études de l’opinion publique, 77% des citoyens bulgares se sont déclarés favorables aux protestations tout en souteniant la cause de la campagne et ses acteurs contre seulement 3% qui lui sont opposés. Ce fait est révélateur étant donné qu’au même moment l’espace publique était envahi par des grèves et des protestations – à commencer par les médecins - urgentistes du plus grand hôpital d’aide médicale urgente à Sofia, suivis des instituteurs et des professeurs de lycées et précédés par les employés des transports en commun, les chauffeurs de taxi et les retraités. Un jury composé d’intellectuels, d’experts des ONG et de représentants des média a discerné à la campagne Sauver Strandja le grand prix annuel d’apport considérable pour la protection de la nature et le développement de l’esprit civique.

Des représentants de groupes citoyens et d’associations civiles se sont vu également conférer le statut de participants dans les jurys qui vont exercer le contrôle sur les procédures concernant les plans de gestion des zones de NATURA 2000 en Bulgarie. C’est à l’avenir de montrer si cette collaboration aura des résultats pratiques. Mais elle est révélatrice d’une tendance visible qui exprime la volonté de groupes de citoyens actifs de participer en amont dans le processus de prise de décisions politiques. Elle traduit également une conscience accrue de responsabilisation et d’amélioration des politiques publiques qui ne pourraient pas être performantes sans le contrôle continu des citoyens.

Affirmation contre contestation : Quelques tendences porteuses d’avenir ?

Cette tendance est le résultat d’un processus très controversé et pas encore assez visible: le refus de se rendre aux urnes, la désaffection et l’indifférence que les citoyens manifestent vis-à-vis de la politique révèlent moins un retrait de la politique qu’une exigence pour davantage de qualité dans la politique. La plupart des participants aux initiatives de protection de la défense ne se reconnaissent plus dans les programmes des partis politiques. Ils éprouvent néanmoins le besoin de participer à la vie de la cité et de le faire d’une manière plus concrète et plus informelle. Leurs exigences se sont accrues parallèlement au développement du processus démocratique en Bulgarie. Si la démocratisation n’est pas suffisamment palpable au niveau du fonctionnement des institutions, son influence se fait sentir en revanche dans le changement des mentalités. Or, les révendications des défenseurs de la nature ne se limitent pas à l’écologie. L’écologie est le point de concentration de nombre de problèmes fondementaux qui révèlent un déficit de démocratie dangereux dans le fonctionnement des institutions – corruption, manque de transparence dans les politiques publiques, vliolation des principes de l’état de droit,  non – équité  des individus devant la loi. Si ce déficit explique l’abstentionnisme toujours croissant lors des élections, il n’en est pas moins vrai que d’une manière paradoxale il nourrit « la source » de l’inspiration citoyenne dans les campagnes de suavegarde da la nature.

En définitive, la crise de la confiance dans le pouvoir et le malaise qui en découle sont moins le résultat d’une régression que d’une progression de l’exigence démocratique, surtout parmi les jeunes. Ce processus, caractérisant aussi les vieilles démocraties occidentales montre que contrairement à certaines idées reçues ;  ce sont les formes d’engagement qui ont changé et que les citoyens - surtout les jeunes - sont tout à fait disposés de participer à condition que les enjeux les concernent directement (Lagree: 2002) et qu’ils permettent une implication plus individuelle et moins contraignante. Les nouvelles formes de participation favorisent les structures horizontales, rejettent la verticalité hiérarchique et créent des réseaux de personnes autonomes et associées qui poursuivent ensemble et indépendamment des buts communs. Le développement des nouvelles technologies, les possibilités d’interaction rapide qu’elles proposent et surtout le nouveau lien d’égalité, de liberté et de solidarité qu’elles établissent sont pour une large part à l’origine de ces tendances. C’est en effet un nouveau lien social qui s’instaure et qui révendique de repenser le politique (Sue : 2003). Cette tenadnce de socialisation en déhors des institutions traditionnelles revèle moins une inquiétude pour l’avenir de celles-ci qu’un optimisme pour le développement de la sociéte civile en Bulgarie. Les nouvelles formes horizontales de solidarité coexistent avec les révendications pour plus d’autonomie individuelle et correspondent mieux à une vision de la politique où participation rime avec engagement et où la responsabilité pleinement assumée serait l’unique source et finalité du pouvoir.

Plus que changer de politique, la nouvelle vague verte en Bulgarie révendique de changer la politique en valorisant la nature et le développement durable et en proposant des politiques fondées sur le bon sens et sur des exigences d’ordre éthique. Une caractéristique pregnante des initiatives citoyennes est la révendication constante d’ « européanisation » des politiques publiques et des mantalités en la matière. Dans ce sens, dans le couple antinomique contestation/affirmation, l’affirmation se traduit quelquefois par des gestes contestataires alors que la contestation véhicule souvent des affirmations qui méritent d’être entendues, assimilées et adoptées par les décideurs politiques et économiques. Seront-ells prémisses et porteurs d’une véritable société civile, c’est l’avenir qui nous le dira. Ce qui est incontestable c’est que ces nouvelles formes d’engagement citoyen contribuent énormément à la démocratisation de la société bulgare créant un agora citoyen où de plus en plus de gens se découvrent en tant qu’individus autonomes et libres et se reconnaissent dans une communauté de solidarité et de valeurs partagées. Reste à savoir s’ils sauront les communiquer d’une façon adéquate à ceux qui sont censés les représenter. Reste à savoir également s’ils succomberont à la politique politicienne. S’y ajoutent d’autres risques, très probables et toujours à l’ordre du jour – celui de formalisation des initiatives ou d’enfermement de celles-ci dans la sphère étroite d’une écologie simpliste. Plus graves encore sont les risques d’être discrédités vu les grands intérêts économiques et souvent criminels qu’ils mettent à jour ou de s’auto-discréditer à cause des attentes pas trop réalistes à leur égard de la part de la société.

Hannah Arend affirme que le politique se construit toujours par et dans l’action. Plus belle encore est la formule de Confucius: « J’entends et j’oublie. Je vois et je me souviens. Je fais et je comprends. » La nouvelle vague verte en Bulgarie a déjà affirmé sa capacité à formuler des messages forts, à révéler des problèmes vitaux et agir à la hauteur des enjeux. Pour être à la hauteur des valeurs qu’elle véhicule et du rôle qu’elle a assumé il est indispensable qu’elle sache transmettre, partager et développer son expérience citoyenne avec les autorités publiques et les autres acteurs sociaux.

Références bibliographiques

BEVORT, Antoine, Pour une démocratie participative, 2002, Presse de la Fondation nationale des Sciences Politiques

COIFFET Jean-Claude, Démocratie représentative et démocratie participative, 2002 Cercle Condorcet de Bordeaux, http://ccbx.free.fr/

LAGREE, Jean-Charles, Les jeunes se désintéressent-ils de la politique?, in: AGORA, Débats/Jeunesse, Jeunes, engagement et démocratie ; № 30, pp. 94-107, 2002

SUE, Roger, La société civile face au pouvoir, 2003, Presse de la Fondation nationale des Sciences Politiques

Références électroniques:

http://www.forthenature.org/

http://www.daspasimirakli.org/

http://all.actualno.com/

http://savestrandja.ludost.net/

http://www.bluelink.net/

[1] Praphrase de la célèbre phrase de chef de file du surréalisme André Breton « L’ amour doit être convulsif ou il n’est pas ».

[2] Toutes les citations sont tirées des sites suivants: http://www.forthenature.org,http://www.daspasimirakli.org, http://all.actualno.com/

http://savestrandja.ludost.net

[3] En français la campagne figure sous le nom Agissons pour ne nature pérenne

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